
OGM
J’ai lu toute une littérature au sujet des OGM pour préparer un article qui en parlera, au final, assez peu (et après, on dira que les journalistes ne savent pas de quoi ils parlent !). Il serait dommage de ne pas en faire quelque chose. J’attire votre attention qu’il ne s’agit en rien d’une prise de position, mais d’une synthèse personnelle, donc des choses que j’ai comprises et retenues. Je ne prétends pas à l’exhaustivité, et je me garderais bien d’affirmer que tout est absolument exempt d’erreurs. J’invite tout lecteur avisé à me les signaler si besoin est. Du reste, répondre aux questions que je me pose encore fait partie des objectifs de la mise en ligne de mon modeste compte-rendu.
J’espère aussi m’enrichir de VOS questions, connaissances, remarques… C’est quand même beau, le progrès.
Pourquoi les OGM sont-ils potentiellement dangereux ?
Lorsqu’on injecte une partie du patrimoine d’une espèce à une autre dans l’espoir de lui transmettre un caractère utile (par exemple, une résistance à une maladie), on ne transmet pas que le gène utile, mais un segment entier d’ADN qui peut avoir un effet indésiré. Par ailleurs, on insère ce segment ADN dans le génome au hasard : c’est la transgénèse. Cette technique peut activer ou désactiver certaines fonctions de façon imprévisible…
Là où je m’interroge, puisqu’on sait que c’est aléatoire, pourquoi ne pas choisir « où » on injecte le segment ? J’imagine que c’est un problème de connaissance ou que ce n’est pas possible techniquement, mais alors, pourquoi ne pas étudier la question avant de se lancer dans les applications ?
Concrètement, quels sont les risques induits par les OGM ? (ou pourquoi tant de bruit ?)
- Pour la santé :
. Risque d’apparition d’allergies (cas notable en Australie) > Solution envisagée : des tests au cas par cas
- Pour l’environnement :
. La contamination de champs n’utilisant pas d’OGM ou d’espèces sauvages, qui rendrait les conséquences des OGM difficilement contrôlables.
. Possibilité d’hybridation avec les espèces sauvages, d’où de nouvelles réactions imprévues > Solution envisagée : Stérilisation des graines, culture des OGM en milieu fermé MAIS si le procédé de stérilisation existe, il n’a jamais été utilisé pour des causes économiques. La récolte précédente ne pourrait pas être utilisé par les cultivateurs comme semence, ce qui entraîne une double conséquence : assurer le monopole de la semence brevetée, et un risque économique accrû pour l’agriculteur en cas de destruction malveillante des semences.
. Dans le cas d’animaux génétiquement modifiés, en cas d’évasion, risque d’élimination des espèces sauvages qui entraînerait une limitation de la biodiversité
. La résistance développée par des plantes contaminées à certains herbicides pousserait les agriculteurs à en utiliser des quantités plus importantes, ce qui pollue les sols. > Possibilité d’alterner les herbicides et les cultures (méthode déjà utilisée dans l’agriculture « classique » pour les phénomènes de résistances qui ne sont pas réservés aux OGM)
. Risque de désertification des campagnes par l’élimination des petites exploitations par l’agriculture de grandes surfaces > En Europe, les conditions posées par la Politique Agricole Commune peuvent limiter ces dérives
- Pour l’économie :
. La contamination de champs n’utilisant pas d’OGM remet en cause les labels bio de certains agriculteurs > Séparation des filières, possibilité de dédommagement pour les agriculteurs contaminés MAIS le coût engendré par la traçabilité des produits peut compenser le bénéfice de l’utilisation des OGM. De +, la responsabilité du préjudice n’est pas clairement définie.
Le hic, c’est que ce sont les risques envisagés. Rien n’interdit de penser qu’il y a peut-être des conséquences qu’on n’a même pas imaginées. D’où le principe de précaution adopté en Europe jusqu’à présent, et le moratoire (c’est à dire un arrêt temporaire des activités afin de prendre en considération les dernières découvertes et d’organiser un débat public) qui a été levé récemment. L’avantage du moratoire, c’est également qu’on peut observer sans trop se mouiller en Europe, ce qu’il se passe ailleurs.
Pourquoi les OGM sont-ils largement utilisés ailleurs ?
En 2006, 5000 hectares sont consacrés aux cultures d’OGM en France. La proportion est à peu près comparable dans la plupart des pays d’Europe. Le chiffre prend toute sa signification si on le compare au plus gros utilisateur de plantes biotechnologiques, à savoir les Etats-Unis avec 54,6 millions d’hectares, soit plus de la moitié de la superficie mondiale consacrée aux OGM. Quels sont les facteurs qui expliquent de tels écarts ?
Raison n°1 : Les biologistes moléculaires estiment que l’utilisation d’OGM est une prolongation des techniques de sélection végétale, comme on en pratique depuis que l’agriculture existe (il paraît même qu’une forme de modification génétique naturelle existe, avec la transmission de particularités génétiques de certaines mousses aux arbres sur lesquelles elles se fixent !). C’est le point de vue qui s’est imposé lors du forum de l’OCDE sur la réglementation des OGM, adopté par les Etats-Unis et le Canada (6,1 millions d’hectares).
Raison n°2 : Les enjeux des OGM sont différents selon les régions géographiques de ce qu’on peut en attendre dans des pays tempérés. Exemple : les attaques de parasites plus fréquentes dans les pays tropicaux et subtropicaux. Ce qui pourrait expliquer la place de la production d’OGM en Amérique latine (18 millions d’hectares en Argentine, 11,5 millions au Brésil).
Qu’a-t-on observé dans les pays où les OGM sont utilisés avec moins de réserve qu’en Europe ?
1) Les OGM sont davantage des facteurs aggravants de problèmes agronomiques déjà existants, que des agents provocateurs. Ainsi, en Argentine, la monoculture avait déjà affaibli les sols et la biodiversité.
2) La quantité de produits anti-parasites peut ne pas diminuer avec l’utilisation de variétés résistantes (aux Etats-Unis, la quantité d’insecticides utilisée n’aurait pas varié après introduction d’une variété qui créé la polémique en Europe) Cependant, les différentes sources ne s’accordent pas…
L’opinion publique est-elle réellement réticente et pourquoi ?
Une étude baptisée Public Perceptions of Agricultural Biotechnology in Europe (PABE) a été menée en 2002 pour confronter la vision des personnes impliquées dans les OGM (décideurs, industriels, agriculteurs…) avec le public. Il en résulte que les sources des inquiétudes des citoyens ne correspondent pas avec les peurs que leur attribuent les acteurs concernées. Globalement, ces derniers estiment que le public refuse les OGM par manque de connaissances scientifiques, et uniquement pour des raisons éthiques, ce qui explique la création de comités d’éthique censés rassurer le public… sans pour autant leur donner les connaissances qui seraient à la base de leur réticence. Il est d’autant plus difficile pour le public de faire confiance aux OGM à partir du moment où les sociétés de grande distribution ont rechigné à les commercialiser, parce qu’elles pensaient que le consommateur les rejetterait. Bel exemple de cercle vicieux.
L’étude PABE liste 10 « mythes » que les chercheurs et dirigeants impliqués dans la production d’OGM entretiennent au sujet de l’opinion publique :
1° Les profanes n’ont pas de connaissances scientifiques (si les chercheurs qui ont mené l’étude ne sont pas Bourdieusiens, je veux bien danser la macarena en tutu fluo)
2° Les gens sont « pour » ou « contre » les OGM
3° Les consommateurs acceptent les OGM pour la médecine, mais pas en matière agricole ou alimentaire
4° Les consommateurs sont égoïstes envers les populations du tiers-monde, pour lesquelles les cultures OGM représentent un espoir (une meilleure productivité équivaudrait à plus de nourriture, les OGM permettrait de lutter contre des conditions climatiques difficiles…)
5° Les consommateurs revendiquent l’étiquetage afin d’exercer leur liberté de choix
6° Le public pense, à tort, que les OGM ne sont pas naturels
7° Les citoyens ne font plus confiance aux instances de contrôle depuis la crise de la vache folle
8° Ils réclament le risque zéro, ce qui est irréaliste
9° L’opposition aux OGM est dûe à d’autres facteurs politiques ou éthiques
10° Les citoyens sont des victimes démunies face aux médias sensationnalistes qui déforment les faits (ouuuh, les vilains. Franchement, s’il n’y avait pas de journalistes ici-bas, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.)
Or, l’étude démontre que même si le public manque de connaissances scientifiques précises, cela ne suffit pas à expliquer ses réactions aux biotechnologies agricoles. Les sociologues ont organisé des groupes de discussion dans différents pays, dont il résulte que les prinipales questions soulevées s’éloignaient quelque peu des préoccupations envisagées par les acteurs concernés :
1° Pourquoi a-t-on besoin des OGM et qui en bénéficiera ?
2° Qui a décidé de les développer, et comment ?
3° Pourquoi n’a-t-on pas eu d’information AVANT l’arrivée des OGM sur le marché ?
4° Pourquoi n’est-on pas mis directement en situation de choisir de consommer ou pas ces produits ?
5° Les autorités de contrôle ont-elles les moyens de contrebalancer les intérêts des firmes et de faire appliquer les réglementations ?
6° Comment les risques sont-ils évalués, et par qui ?
7° Existe-t-il des plans d’action en cas d’impact néfaste non anticipé ? Qui serait tenu pour responsable ?
3 types de connaissances non-scientifiques ont appuyé les argumentations :
. Les connaissances de base sur le comportement des plantes et des animaux qui semblent avoir été négligées par les experts selon les profanes (par exemple, le simple fait que les abeilles en butinant passent d’un champ à l’autre). L’expérience quotidienne de la faillibilité humaine
. L’expérience du comportement des institutions
Le public ne réduit pas les différences entre les types d’OGM à la distinction entre agro-alimentaire et médical, pas plus qu’il ne demande le risque zéro. Au contraire, le public estime que les incertitudes devraient être admises par les institutions.
Les conclusions de l’étude s’accompagnent de recommandations pratiques destinées aux institutions et aux experts :
- la question du peu de confiance accordée par le public aux institutions ne peut pas se régler simplement par une meilleure communication. Les institutions doivent démontrer concrètement et sur le long terme leur capacité à gérer les risques, et pas seulement dans le domaine des OGM
- Les scientifiques et les décideurs auraient intérêt à admettre leurs erreurs et qu’ils n’ont pas toujours raison
- Il faudrait reconnaître qu’il existe des incertitudes et expliquer comment elles sont prises en compte
- Des sanctions lourdes doivent être prévues en cas de fraude et de mauvaise gestion
- Il est important de faire sentir au public que son opinion est prise en compte, même si toutes ne peuvent pas être appliquées.
C’est là que le bât blesse. A la minute où cette étude est évoquée dans le document dont je me suis inspirée pour cet article, ses conclusions sont oubliées aussi sec. Dès le paragraphe suivant, on enchaîne sur le manque de connaissances scientifiques des consommateurs et leur perplexité face à l’utilité des OGM dans l’alimentation…
C’est bien joli, les études de sociologues. Mais si cela ne sert que de caution et que cela ne sert de base à aucune réforme du comportement des institutions, à quoi bon ?
Sources :
http://www.inra.fr/sed/science-gouvernance/PABE/PABE-Summary-FR.pdf
http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/GRENELLE_OGM.pdf
Liens :
http://www.bien-et-bio.com/blog/grenelle-ogm/