Articles reli´s: «:Edmond Haraucourt»

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(Dé)passeuse de distance

9 mars, 2008

Les séparés

N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu n’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces deux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !

Marceline Desbordes-Valmore

A l’absente

Tu es plus absente que le sang
sur cette plaie que je m’invente.
Il n’est pas de douleur dans ce que je ressens,
mais vingt frontières purulentes qui me séparent de toi.

Ce soir, privés des pentes qui nous rapprochent,
nos draps resteront lisses une autre fois.
Tu es la mise à feu de mon silence
où s’accroche ton regard bleu.

La nostalgie regagne ce qu’elle me doit
au jeu cruel de la distance.
J’y perds les intérêts de la nuit
avec les économies de ta présence.

Maurice Couguiaud

Rondel de l’adieu

Partir c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce que l’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un voeu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir à ce que l’on aime.

Et l’on part et c’est un jeu
Et jusqu’à l’adieu suprème
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème en chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu.

Edmond Haraucourt

A la mystérieuse

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine
Ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute. Ô balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour
et toi, la seule qui compte aujourd’ hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres
Que les premières lèvres et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
Qu’à être fantôme parmi les fantômes
Et plus ombre cent fois
Que l’ombre qui se promène et se promènera
Allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos

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Passeuse de plaisir

7 mars, 2008

Edmond Haraucourt, encore. Un poème plein d’humour et de tendresse, un peu polisson. C’est un joli mot, polisson.

Eden

Dans l’éther infini, plein de profonds mirages,
Dans l’azur insondable et vierge de nuages,
Le grand soleil montait lentement, gravement :
Et l’Eden, ébloui du long rayonnement,
S’éveille. La nature amoureuse et ravie
Entonna le concert éclatant de la vie.
Tout remuait : Adam, le seul et le dernier,
Dormait les poings fermés, à l’ombre d’un pommier.
De larges ronflements bourdonnaient sur sa lèvre :
l avait eu, la nuit, des douleurs et la fièvre ;
Il avait fait un rêve, il avait mal aux reins :
Il avait cru voir Dieu, du haut des cieux sereins,

Descendre à petits pas, et la dextre divine
Avait pendant longtemps fouillé dans sa poitrine
Pour y ravir un os qu’elle avait emporté…
Adam dormait toujours. Debout, à son côté,
Eve le regardait, soucieuse, étonnée.

Le jour venait de naître où la femme était née.
L’homme ronflait. Une heure entière s’écoula ;
Eve, agacée enfin de le voir toujours là,
ve, maligne et femme, Eve prit une pomme
Et la laissa tomber sur l’oeil du premier homme.

Adam se redressa d’un seul bond : “Mille dieux !”
Mais il aperçu Eve en se frottant les yeux.
Homme sans le savoir et galant de naissance,
Il fit une profonde et grave révérence :
“Dieu fait bien ce qu’il fait ; Eblis seul fait le mal.”

Il s’assit : “Quel est donc ce nouvel animal ?
Et d’où vient qu’on ne peut rien trouver à lui dire ?”
Il se tut un instant, puis avec un sourire :
- Il fait bien chaud !…
- Oh oui.
- Le soleil est très fort !
- Oh oui.
- C’est étonnant avec ce vent du Nord…
Car c’est le vent du Nord qui vient de la montagne.
- Ah!
- Oui… Connaissez-vous un peu notre campagne ?
- Moi ? non. Je viens de naître.
- Ah! de naître…Aujourd’hui?
- Oui.
- Je vous félicite… Eden vous plaît-il ?
- Oui.
- Pensez-vous y rester quelques temps ?
- C’est probable.
- Ah ! tant mieux. Vous verrez : c’est un séjour aimable.
Je vous promènerai dans notre paradis.
Aimez-vous à causer ?
- Que dites-vous ?
- Je dis :
Aimez-vous à causer ?
- Je ne sais pas encore ;
Je ne peux pas savoir ; je suis née à l’aurore.”

Il se fit un silence : Adam, pâle et songeur,
Promenait brusquement ses deux mains sur son coeur.

Eve :
- Vous cherchez quelque chose ?

Adam :
- Il me manque une côte !
- Dieu m’a créée avec : ce n’est pas de ma faute.
- Tiens… La drôle d’idée ! Et quel est votre nom ?
- Eve.
- Oh ! le joli nom.
- Vous me flattez…
- Mais non.
Moi, je m’appelle Adam.
- Adam…
Nouveau silence.

Tout deux s’étonnaient de tant de différence
Dans les formes du corps et les tons de la peau.
Adam la trouvait belle ; Eve le trouvait beau.
Ils se taisaient, mais ils raisonnaient en revanche.

Adam reprit enfin : “Comme vous êtes blanche !
Pourquoi Dieu vous a-t-il mis des cheveux si longs ?
Les miens sont courts et noirs et les vôtres tout blonds
C’est vraiment très joli, ces lourdes tresses blondes…
- Vous trouvez ?
- Très joli… Mais ces machines rondes,
Là, sur votre poitrine, à quoi cela sert-il ?
- Je n’en sais rien. Mais vous, au-dessous du nombril,
Qu’est-ce que vous portez dans cette touffe noire,
Sur ce double coussin ?
- Je m’en sers… après boire.
- Seulement ? Cela doit vous gêner pour marcher ?
- Pas trop… On s’habitue.
- Je suis si curieuse.
Alors, vous permettez ?…

Eve, blanche et rieuse,
Avança doucement ses petits doigts rosés,
Puis, s’arrêtant soudain :
- Je n’ose pas !
- Osez !
Est-ce qu’il vous fait peur ?
- Peur ? Oh ! non : je suis brave.
Tiens ! C’est tout rouge au bout. On dirait une rave.
C’est pour le protéger, sans doute, cette peau ?
Ce n’est pas laid du tout.
- Oh… Ce n’est pas très beau.
- Mais si : c’est très gentil.

Et les mignons doigts roses
Allaient, couraient, venaient, faisaient de courtes poses,
Comme des papillons voltigeant sur des fleurs.

“Oh mais, regardez donc. Il a pris des couleurs.
Comme c’est drôle ! Il est plus grand que tout à l’heure.
Il se dresse, il frémit. Ciel ! une larme : il pleure !”

Eve essuya la larme à ses cheveux dorés.

- Il pleure, il pleure encore ! Est-ce que vous souffrez ?
- Au contraire.
- Oh, monsieur Adam ! il est énorme,
Maintenant ! Il n’a plus du tout la même forme.
C’est très raide et très dur… A quoi peut-il servir ?”

Adam lui répondit, dans un profond soupir :
- Est-ce que vous croyez qu’il sert à quelque chose ?
- Je n’en suis pas très sûre : au moins, je le suppose.
Vous m’avez dit tantôt : “Dieu fait bien ce qu’il fait.”
Toute chose a son but si ce monde est parfait.
- Oui, si Dieu m’avait dit ce qu’il veut que je fasse
De ce… Mais vous, comment ?…
- Moi, je n’ai que la place.
C’est peut-être un oubli : voyez.

Adam (cherchant trop haut) :
- Je ne vois rien.
- Non, pas là, maladroit ! Ici… Regardez bien.
- C’est juste ! On vous a même arraché la racine !
La fosse est encore fraîche… Est-ce que la voisine
Communique ?… Pour voir, si j’y mettais le doigt ?
- Mettez ce qu’il faudra.
- Diable ! C’est bien étroit !”

Il glissa sous la femme une main caressante…
Eve bondit, l’oeil clos, la croupe frémissante,
Les seins tendus, les poings crispés dans ses cheveux.
Tout son être frémit d’un long frisson nerveux,
Et le soupir mourut entre ses dents serrées.

“Encore !” Elle entr’ouvrit des deux cuisses cambrées,
Et le premier puceau vint tomber dans ses bras !

“Encore ! Cherche encore ! Oui. Tant que tu voudras.”

Comme il croisait ses mains sous deux épaules blanches
Adam sentit deux pieds se croiser sur ses hanches.
Leurs membres innocents s’enlaçaient, s’emmêlaient.
S’ils avaient pu savoir, au moins, ce qu’ils voulaient !

Nancy Goldin

Ô pucelage ! Alors, presque sans le comprendre,
Tous deux en même temps, d’une voix faible et tendre,
Murmurèrent : “Je t’aime”. Et le premier baiser
Vint, en papillonnant, en riant, se poser
Et chanter doucement sur leurs lèvres unies.

Dieu, pour les ignorants, créa deux bons génies :
L’Instinct et le Hasard. Or, au bout d’un instant,
Eve avait deviné ce qui l’intriguait tant.

Avez-vous jamais vu le serpent que l’on chasse ?
De droite à gauche, errant, affolé, tête basse,
En avant, en arrière, il va sans savoir où.
Il s’élance ; il recule ; il cherche ; il veut un trou,
Un asile où cacher sa fureur écumante.
Il cherche : il ne voit rien, et son angoisse augmente.
Mais, lorsqu’il aperçoit l’abri qu’il a rêvé,
Il entre et ne sort plus - Adam avait trouvé !
Un cri, puis des soupirs : l’homme a compris la femme.

Les deux corps enlacés semblaient n’avoir qu’une âme.
Ils se serraient, ils se tordaient, ils bondissaient.
Les chairs en feu frottaient les chairs, s’électrisaient.
Les veines se gonflaient. Les langues acérées
Cherchaient une morsure entre les dents serrées,
Des nerfs tendus et fous, des muscles contractés,
Des élans furieux, des bonds de voluptés…
Plus fort ! Plus vite ! Enfin, c’est la suprême étreinte,
Le frisson convulsif…

Eve, alanguie, éteinte,
Se pâme en un soupir et fléchit sur ses reins ;
Ses yeux cherchent le ciel ; son coeur bat sous ses seins.
Son beau corps souple, frêle, et blanc comme la neige,
S’arrondit, s’abandonne au bras qui la protège.
Adam, heureux et las, se couche à son côté.
Puis, tous deux, lourds, le sein doucement agité
Comme s’ils écoutaient de tendres harmonies,
Rêvent, dans la langueur des voluptés finies.

Mais Eve : “Dieu, vois-tu, ne fait rien sans raison,
Dieu fait bien ce qu’il fait… Viens là ! Recommençons…”

Eden

Photo de Nancy (dite “Nan”) Goldin, dont le tristement célèbre autoportrait après avoir été battue par son petit ami est une chose supplémentaire à voir au Tate…

Comic extrait de l’excellent The Perry Bible Fellowship, par Nicholas Gurewitch

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Au temps où les poèmes fleurissent

5 mars, 2008

Printemps des poètes

C’est le Printemps des poètes, et comme on m’aura toujours avec des mots, je ne peux pas résister à l’envie de m’instituer Passeuse de Poèmes.

Et comme un lecteur averti en vaut deux, Edmond Haraucourt nous apprend à distinguer Les plus beaux vers

Les plus beaux vers sont ceux qu’on n’écrira jamais,
Fleurs de rêves dont l’âme a respiré l’arôme,
Lueurs d’un infini, sourires d’un fantôme,
Voix de plaine que l’on entend sur les sommets.

L’intraduisible espace est hanté de poèmes
Mystérieux exil, Eden, jardin sacré
Où le péché de l’art n’a jamais pénétré
Mais que tu pourras voir quelque jour, si tu m’aimes.

Quelque soir où l’amour fondra nos deux esprits,
En silence, dans un silence qui se pâme
Viens pencher longuement ton âme sur mon âme
Pour y lire les vers que je n’ai pas écrits…